Entretien avec Philippe Tcheng, Président du LEEM : « Nous allons être extrêmement vigilants, pas que sur le financement mais aussi les délais d’accès et la simplification »

4/10/2018

Philippe Tcheng, 60 ans, est docteur en médecine, ancien Interne des Hôpitaux de Paris, spécialiste en cardiologie. Il est également diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris Europe (ESCP Europe). Depuis plus de 30 ans, il a assuré différentes fonctions au sein de Sanofi en France et à l’international. Il a piloté, en tant que Directeur de franchise et de Business Unit, le lancement de nombreux produits. Plus récemment, il a dirigé de nombreuses fonctions supports (accès au marché, communication, affaires publiques) au sein de Sanofi. Il assure, aujourd’hui, la Direction des Relations gouvernementales France au sein de la Direction Global External Affairs. Il a été nommé Président-Directeur Général de Sanofi-Aventis Groupe en janvier 2018. Administrateur du Leem depuis 10 ans, Philippe Tcheng y était membre du Bureau, trésorier et Président de la Commission des Affaires Scientifiques.

 

1. Quelles sont les premières actions que vous avez déjà mises en place et celles que vous prévoyez rapidement ? 

PT : « Face à l’actualité, habituelle en cette période, notre première action a été de nous organiser au sein du LEEM – notamment du Conseil d’Administration – pour anticiper, réagir, analyser et comprendre ce qui a été présenté, à l’issue de la Commission des comptes de la Sécurité sociale, dans le cadre de la conférence de presse ministérielle et de différents éléments complémentaires. Un groupe de travail interne a été mis en place très rapidement après l’élection, intégrant des représentants des différentes familles qui composent le LEEM. Ce dispositif se veut réactif et anticipatif, avec des réunions régulières. D’ailleurs, dès le jour de la présentation des comptes, le LEEM a pu émettre un communiqué de presse en réaction aux annonces afin de demander de la cohérence dans la politique du médicament.

Nous avons entamé une série de réunions politiques à haut niveau. Enfin, je souhaite souligner que Pharmacité – quelques jours seulement après l’élection – a également constitué un très bel événement.

En parallèle, il était nécessaire de remettre en place la gouvernance du LEEM, renommer les chefs de famille ainsi que les Présidences de Commission. Des appels à candidature ont ainsi été émis en vue du Conseil d’Administration du 31 octobre. »

 

2. Qu’attendez-vous concrètement des prochaines grandes échéances (PLFSS, Accord-cadre, LOM) ? Quid si les autorités maintiennent le même cap que précédemment, notamment pour l’avenir des relations conventionnelles ?

PT : « Même si ce n’était pas forcément planifié en ce sens, il est préférable que le nouveau Président soit aux commandes pour faire face à cette série d’enjeux importants. Les positions sont déjà en cours de discussion au sein du LEEM. Mais, d’ores et déjà, nous revendiquons la nécessité de cohérence entre la politique d’attractivité – qui vient encore d’être réaffirmée par le Premier Ministre lors du congrès CHAM – et les mesures de régulation. Nous serons notamment extrêmement vigilants sur les modalités d’application des dispositions décidées dans le cadre du CSIS. Par exemple, l’extension des ATU aux nouvelles indications se retrouve bien dans l’avant-projet du PLFSS 2019 mais notre attente est que la mise en œuvre soit simple car cela paraît, à la lecture du texte actuel, complexe et peu incitatif pour les décideurs internationaux.

Par rapport aux chiffres annoncés, il faudrait que le médicament ne contribue à terme pas davantage que sa part dans les dépenses, à savoir un peu moins de 15%… alors que ces dernières années cela se situait entre 40 à 45%. Certes, cette année, avec un tendanciel d’évolution des dépenses à 4,5% et un ONDAM à 2.5%, cela représente 3,8 Mds€ à trouver. Mais les économies totales demandées au secteur (prix et maîtrise des volumes) doivent diminuer.

Les discussions sur l’Accord-cadre n’ont pas encore débuté. Il faudra d’abord définir la feuille de route avec le CA et les autorités. Plusieurs RDV politiques importants seront réalisés dans les prochains jours, avant une rencontre avec le CEPS une fois que le mandat de négociation sera clair ; à commencer par la décision de prorogation au 31 décembre, date d’échéance de l’actuel Accord. Puis, il faudra identifier ce qu’il serait nécessaire en termes d’avenants. Et enfin déterminer le modus operandi. Pour mémoire, j’ai participé – avec d’autres membres du CA – à la négociation de l’actuel Accord et cela nous a pris quasiment toute l’année 2015 : il s’agit donc d’un processus long et parfois difficile mais néanmoins majeur pour le secteur. »

 

3. Vous semblez attacher une place particulière à l’Europe. Quelles sont vos ambitions dans ce domaine ? Quelle est votre position par rapport au projet de HTA européenne ?

PT : « Il s’agit effectivement d’un sujet important car nous évoluons dans un environnement qui compte de plus en plus de normes européennes, à commencer par les AMM.

Est par ailleurs à l’étude actuellement cette possibilité de prolonger l’évaluation du bénéfice/risque de l’EMA par une évaluation comparative relative. Tout d’abord, il paraît évident que les autorités allemandes et françaises sont réticentes vis-à-vis de ce projet, notamment quant à une obligation de prendre en compte les résultats européens. Mais, pour rappel, il y avait eu des réticences lors de l’instauration des AMM centralisées.

Il est clair que cette évaluation n’est pas amenée à se substituer à la compétence souveraine en matière de détermination du prix et du remboursement. Nous-mêmes ne souhaitons pas qu’elle soit remise en cause. Mais une étape importante et complémentaire, discutée dans le cadre du CSIS, serait que, en aval de cette évaluation européenne comparative, la HAS puisse moderniser les conditions d’évaluation. Cela devra donc être intégré dans la réforme de l’évaluation qui remplacera le SMR/ASMR. »

 

4. Justement, les industriels sont-ils associés aux discussions sur la révision des critères d’évaluation ? 

PT : « Le LEEM est en contact régulier avec la HAS par l’intermédiaire du Comité d’interface et c’est effectivement un point de discussion important, sur lequel nous continuons à être vigilants en termes de délais et de modalités de mise en œuvre.

Pour terminer sur le niveau européen, d’autres points importants sont à mentionner, parmi lesquels la mise en œuvre de la sérialisation qui doit entrer en vigueur au 9 février 2019. Cela représente d’énormes travail et investissements de la part des parties prenantes pour être prêts dans les délais. Destiné à assurer la sécurité des patients avec un numéro de série à la boîte, le mécanisme fait intervenir un système national connecté à un système européen. Nous entrons dans la dernière ligne droite de mise en œuvre.

Enfin, nous sommes très attentifs également aux conséquences du Brexit, notamment en termes d’impact sur les activités de nos entreprises. »

 

5. Par rapport à votre intention de prise en compte plus systématique des données en vie réelle, que prévoyez-vous pour documenter la valeur créée par les médicaments et la faire reconnaitre dans les modalités de rémunération ?

PT : « Le LEEM a soutenu et soutient toujours cette démarche. Lorsque j’étais Président de la Commission des Affaires scientifiques, c’est un domaine sur lequel nous avons beaucoup travaillé. Il rejoint d’ailleurs les discussions sur l’évaluation puisque la VTR ou VTA conditionnelle pourrait être liée à la fourniture de ces données. Ce point pourrait s’avérer intéressant, pas seulement en primo-inscription, mais aussi dans le cadre de réévaluations. Il s’agit aussi d’un sujet d’intérêt marqué de la part des patients ; cette priorité ayant été remontée dans le cadre du Lab médicament et société du LEEM. Mais cela signifie au préalable de se mettre en capacité de fournir des données. Cette démarche devrait être mise en place de façon plus puissante avec le Health Data Hub, dont nous suivons avec attention la mise en place.

La question des contrats de performance fera sans nul doute partie des négociations de l’Accord-cadre. »

 

6. Quels objectifs souhaitez-vous avoir atteints à la fin de votre mandat ? 

PT : « 2 ans, c’est court, mais nous avons démarré très fort. Nous allons prochainement procéder à une consultation collective (le LEEM compte 260 adhérents, pour rappel) qui alimentera un séminaire stratégique du CA d’ici la fin de l’année, qui devra permettre d’établir un plan d’action partagé par toutes et tous.

En termes de marqueurs, l’idée est de répondre à cette mission de créer un environnement favorable au développement pérenne de nos entreprises. Et, nous disposons au LEEM d’une batterie d’indicateurs (OSCARS…) qui nous permettront de mesurer concrètement les résultats. »

 

7. Pensez-vous qu’il est vraiment possible de changer l’image de l’industrie ? 

PT : « Avant de changer l’image, il est nécessaire de faire changer la perception des citoyens sur nos entreprises. Pour cela, il est nécessaire de recréer de la proximité et de l’échange. Nous pourrons par ailleurs nous appuyer sur notre stratégie de communication, avec par exemple la campagne grand public « sans répit ». Par ailleurs, le Baromètre et l’observatoire sociétal nous permettront de vérifier les avancées. Changer du tout au tout immédiatement n’est pas réaliste. Néanmoins, des opérations comme Pharmacité, très belle réussite des équipes du LEEM, montre qu’il est possible d’initier et participer aux débats très concrets, comme de savoir comment on sera soigné à l’horizon 2030.

Enfin, il nous faut réussir à faire savoir que l’objet du secteur est de transformer l’innovation en progrès thérapeutique pour les patients et les professionnels de santé. »

 

8. Pensez-vous que la France est bien partie pour relever le défi du financement de l’innovation ? 

PT : « Une forte impulsion politique a été donnée le 10 juillet dernier lors du CSIS. Plus de 50 mesures ont été décidées, un comité de suivi a été prévu ainsi que des personnes missionnées par le Premier Ministre, avec obligation de rendre des rapports d’étape mensuels. Nous allons être extrêmement vigilants dans le cadre des discussions du PLFSS, d’ailleurs pas que sur le financement mais aussi les délais d’accès et la simplification d’un certain nombre de points qui touchent la régulation du secteur. C’est un tout qui permettra in fine un meilleur accès pour les patients, qui reste notre objectif prioritaire. »

 

*Propos recueillis par Guillaume Sublet