Opinion santé : Entretien avec Christine Ferron, Déléguée générale de la Fédération nationale d’éducation et de promotion de la santé (Fnes)

 

Nextep : Pouvez-vous nous rappeler les objectifs de la Fnes ?

 

Christine Ferron : Nous sommes une Fédération nationale d’instances régionales (Ireps : Instances régionales d’éducation et de promotion de la santé), qui opèrent sur le terrain en tant qu’acteurs de seconde ligne. Ils interviennent assez peu en direct avec le public et proposent plutôt des missions d’accompagnement auprès des acteurs et décideurs : formation, transfert de connaissances, participation à des projets de recherche, etc. dont la finalité est l’amélioration des pratiques et des compétences.

 

La mission de la Fnes s’oriente dans deux directions principales. La première concerne le plaidoyer politique, en tant qu’interface entre acteurs de la promotion santé et représentants politiques au niveau national, notamment le Ministère de la Santé (et plus particulièrement la DGS), Santé Publique France, la CNAM mais aussi l’Education nationale ou la Protection judiciaire de la jeunesse. Nous avons des conventions avec ces institutions qui nous permettent de coordonner des projets nationaux. L’autre pan consiste en de l’animation de réseau à destination des Ireps (formations, séminaires, Assises, veille…) pour conforter leur niveau d’expertise et leur capacité à soutenir les acteurs. Cela est important car l’essentiel part des structures régionales dans une démarche ascendante.

 

« Tous les milieux de vie avec lesquels nous travaillons sont très demandeurs.

Il est par contre plus difficile de se faire entendre au niveau politique national »

 

Nextep : Quelles ont été vos actions spécifiques dans le contexte de la crise Covid ?

 

Dans la situation que nous avons vécue, nous sommes restés dans le cadre de ces missions, qu’il fallait continuer à mener à bien. Nous avons également produit des tribunes pour valoriser le rôle de la promotion de la santé, qui ont naturellement une résonance particulière dans la période actuelle. Par ailleurs, nous avons mis sur pied plusieurs partenariats, par exemple avec la Fabrique Territoires Santé, la Société française de santé publique, les élus et des acteurs qui jouent des rôles assez proches des nôtres.

 

Il y a eu un travail étroit avec les Ireps pour la production de plusieurs guides, notamment pour accompagner le déconfinement. Mais cela s’inscrit désormais dans un cadre plus large et à long terme, autour de l’idée de trouver comment déployer des mesures avec un niveau d’efficacité satisfaisant.

 

En tout cas, tous les milieux de vie avec lesquels nous travaillons sont très demandeurs. Il est par contre plus difficile de se faire entendre au niveau politique national, avec des approches et des discours qui sont toujours les mêmes en substance. Ils restent ainsi centrés sur l’information de la population, qui peut être très injonctive, y compris par la mise en avant de menaces voire de sanctions. La croyance est que la connaissance va faire changer les comportements. Malheureusement, cela ne paraît pas réaliste sans développement des compétences au sein de la population.

 

Nextep : Quelles solutions recommandez-vous pour développer ces compétences en santé chez chacun ?

 

Il est nécessaire de développer un certain nombre d’aptitudes et compétences psychosociales, permettant aux gens de prendre les bonnes décisions au bon moment, de faire le tri dans les informations, de développer de la créativité pour imaginer des solutions mais aussi une capacité à évaluer le niveau de risque d’une situation de la vie quotidienne. Nous sommes passés d’une situation où il y avait peu d’informations à grande échelle sur la santé, notamment d’un point de vue scientifique, à une prolifération d’éléments et de positions. Aujourd’hui, il est très difficile de s’y retrouver. Et cela génère même des oppositions et contestations qui peuvent être extrêmement problématiques, en particulier les mouvements anti-masques ou anti-vaccins.

 

Heureusement, un certain nombre d’associations, d’institutions – surtout locales comme les ARS – ont développé des approches avec des segments de la population bien définis et travaillent sur des changements de comportements spécifiques.

 

« La prise en compte de l’éducation en santé ne devrait pas dépendre de la seule volonté et du pouvoir d’agir d’un acteur isolé »

 

De notre côté, nous souhaitons aider les institutions à faire mieux, à mieux jouer leur rôle. Mais force est de constater que le niveau national apparaît peu ouvert, ne serait-ce que par le fait que la Fnes est rarement sollicitée pour contribuer à l’élaboration et à la mise en place d’une politique nationale. Au final, cela se fait plutôt au niveau régional, à l’initiative des Ireps ou parce qu’une personne dans une institution locale les a mandatées. Cela n’est pas normal car la prise en compte de l’éducation en santé ne devrait pas dépendre de la seule volonté et du pouvoir d’agir d’un acteur isolé, sans compter les incertitudes que cela implique en termes d’inscription dans la durée. Encore une fois, l’impulsion devrait se faire au niveau national.

 

Notre ambition est d’obtenir des changements de comportements dans la durée. Par rapport au Covid, il plane une grande incertitude sur le temps que l’épisode va durer. Tant qu’il n’y aura pas de capacités intrinsèques données aux populations, il ne sera pas possible de gérer la situation au long-cours car les gens n’auront pas accru leur capacité à identifier la meilleure conduite à tenir au fur et à mesure de l’évolution de l’épidémie.

 

On retrouve d’ailleurs les mêmes problèmes qu’au moment de l’explosion de l’épidémie du VIH/SIDA, avec des enjeux, qui n’étaient pas apparus immédiatement dans les politiques de prévention, en termes de relations affectives, de confiance en soi et en l’autre… Or, l’impression est que l’on repart de zéro avec le Covid sur la base de l’idée selon laquelle les gens vont faire ce qu’on leur dit. Il y a de vraies difficultés à faire bouger ces considérations. Or, le risque est que les mêmes politiques produisent les mêmes résultats et il n’est pas étonnant de constater une défiance de plus en plus grande au sein de la population.

 

En outre, l’absence de concertation est un vrai problème. Nous avons pourtant émis des propositions concrètes, notamment pour que tous les acteurs de la promotion et de l’éducation en santé, y compris les collectivités locales, travaillent ensemble. Il n’était pas nécessaire de tout réinventer mais là non plus, aucune impulsion nationale n’a été enclenchée et, par conséquent, les initiatives se développent de manière assez dispersée en créant beaucoup d’inégalités territoriales et sociales, qui continuent ainsi à s’accroître. Il faudrait pouvoir changer complètement les approches et y corréler un apport de moyens significatif.

 

Nextep : Quelles perspectives entrevoyez-vous au sortir de la crise ?

 

Au-delà du temps dédié à gérer l’urgence d’une catastrophe sanitaire, il faudra effectivement s’inscrire dans un temps plus long. Et plutôt que de se lancer dans des actions à tort et à travers, il faudra se mettre autour d’une table pour réfléchir.

 

« Certainement le bon moment pour développer le principe d’universalisme proportionné »

 

C’est certainement le bon moment pour développer le principe d’universalisme proportionné, c’est-à-dire une approche qui s’adresse à tous mais qui puisse être adaptée aux différents segments de la population selon leurs besoins ; certains nécessitant davantage d’attentions, d’efforts et de moyens. Il doit y avoir une impulsion nationale mais il revient aux acteurs locaux, qui connaissent leurs populations, de décliner et d’adapter les solutions.

 

« Nous avons appris que la science et la médecine devaient aussi gérer l’incertitude »

 

Au final, les gens ne font plus attention face à la masse d’informations ; ce qui nécessite de développer une véritable dimension pédagogique. L’impression était que la science et la médecine étaient là pour apporter des réponses intangibles. Nous avons appris qu’elles devaient aussi gérer l’incertitude. Cela a montré que les concepts de preuve, les données scientifiques, étaient certes utiles mais que l’expérience du terrain était tout aussi importante. A ce titre, il est fondamental d’écouter les acteurs. La remise en cause de l’évidence scientifique a certainement été un choc, et a d’ailleurs entraîné l’émergence d’un « populisme scientifique » qui risque de faire beaucoup de dégâts. Il faudrait au contraire capitaliser sur le rapprochement qui s’est opéré pendant cette période entre les chercheurs, les soignants, les acteurs de la prévention, etc. qui ont tous énormément appris et dû s’adapter.

 

Il serait très dommage que l’on ne tire aucun enseignement de cette crise, notamment en termes de santé et de prévention, ne serait-ce que par respect pour les victimes et ceux qui ont souffert du contexte épidémique. De ce point de vue, nous avons une responsabilité éthique de trouver et mettre en œuvre des solutions pour l’avenir.

Propos recueillis par Guillaume SUBLET