Opinion santé : entretien avec Fabien Riolet Directeur général de Polepharma

« En matière de production pharmaceutique, on commence à voir le bénéfice des actions mises en place, à travers des exemples concrets »

 

Nextep : Pouvez-vous nous rappeler les grandes caractéristiques de Polepharma et ses objectifs ?

Fabien Riolet : Polepharma est le cluster français du développement et de la production pharmaceutique et biopharmaceutique. Créé il y a 20 ans sur un modèle de filière, autour des unités de production, nous concernons aujourd’hui toute la chaine de valeur en passant par la production de principes actifs chimiques et biologiques, la logistique, le transport, le packaging, la collaboration avec des facultés de pharmacie, écoles d’ingénieurs, techniciens, etc.

Notre écosystème s’étend sur l’ensemble du territoire national, même si nous avons une forte implantation historique en Centre-Val de Loire et Normandie, bassin qui représente à lui seul 53% de la pharma en France. Nous fédérons 60% de la production de médicaments en France ; ce que ce soit à travers des grands groupes comme Sanofi – qui préside actuellement Polepharma -, des PME et des start-ups. Nous intégrons aussi de la recherche académique, notamment en développement.

Nous sommes très attachés au principe du cluster qui est de faire travailler ensemble différentes parties prenantes et de leur procurer un avantage concurrentiel par rapport à des acteurs qui opèrent de manière isolée.

« On a inlassablement répété qu’un grand pays devait préserver son appareil productif… et la crise nous a donné raison »

Nextep : Quel regard avez-vous sur le retour en force des questions autour de la production ?

Dès le début, il y a 20 ans, nous avons développé une approche d’affaires publiques ; ce qui nous était apparu essentiel à un moment où la production n’intéressait plus personne, même avec la montée en puissance des façonniers. Parler de « made In France » pour le médicament était devenu décalé voire obsolète. Mais on a inlassablement répété qu’un grand pays devait préserver son appareil productif… et la crise nous a donné raison. D’un coup, ces sujets se sont retrouvés sous le feu des projecteurs médiatiques et du Gouvernement. Il y a eu un travail intense, notamment avec le ministère de l’Industrie d’Agnès Pannier-Runacher. Nous avons été beaucoup sollicités et avons répondu présents ; ce qui nous a d’ailleurs valu d’être dans la liste des organisations à interroger pour formuler des propositions dans le cadre du CSIS : une première !

Aujourd’hui, on voit une forte mobilisation autour de la bioproduction. Les faits ont montré que nous étions dépendants d’autres pays, pas seulement sur les principes actifs mais aussi sur les biomédicaments que l’on importe à 85%. Or, ce sont des produits souvent très couteux ; ce qui contribue à dégrader la balance commerciale française, excédentaire pour la pharma. Cela dit, il ne faut pas se focaliser uniquement là-dessus car l’essentiel va déjà être dans la défense de la production classique chimique, y compris de médicaments génériques et matures. De ce point de vue, il faut être vigilants sur la soutenabilité économique des opérateurs en France. Nous rejoignons le LEEM sur ce point

Nextep : Comment s’inscrit Polepharma dans le cadre du plan Innovation Santé 2030, notamment sur le développement de la bioproduction en France ?

Polepharma s’inscrit tout à fait dans le plan Innovation Santé 2030, qui vise à soutenir l’investissement productif et l’innovation. Cela rejoint l’accompagnement que l’on peut faire en matière de modernisation des sites de production pharmaceutique ou encore pour emmener toute la filière vers la digitalisation et la transition environnementale. Il s’agit d’un véritable programme sur l’industrie du futur et la décarbonation dans lequel nous souhaitons nous inscrire totalement, avec à la fois des objectifs européens et nationaux. A ce titre, Polepharma souhaite que le Gouvernement traduise tout cela en avantages compétitifs, pas seulement pour les laboratoires mais aussi pour les sous-traitants, qui sont souvent des PME pour lesquelles la marche est plus haute.

« Ce qui a été fait pour le lieu de production doit aussi pouvoir opérer pour la dimension environnementale »

Nextep : Par rapport à vos enjeux, y a-t-il des mesures (déjà actées ou complémentaires) qui vous semblent particulièrement importantes à mettre en œuvre ?

Le fait d’avoir intégré la possibilité de prendre en compte le lieu de production dans la détermination et la stabilité du prix dans l’Accord-cadre a été majeur. Et on commence d’ailleurs à en voir le bénéfice, à travers des exemples concrets et des retours de sous-traitants ou de laboratoires étrangers recherchant des façonniers en France.

Nous pensons que cela doit aussi pouvoir opérer pour la dimension environnementale. L’UE réfléchit d’ailleurs actuellement à une protection contre des produits qui ne rempliraient pas tous les standards de qualité ou d’exigence environnementale. On pourrait ainsi orienter les achats hospitaliers vers de la production décarbonée. Par ailleurs, nous travaillons actuellement avec le ministère de l’Industrie sur des référentiels concernant la décarbonation. Il s’agit d’exercer une pression réglementaire mais pas seulement. Le Gouvernement a bien cela à l’esprit et l’a exprimé lors de la Conférence ministérielle « pour une Europe de la santé indépendante, compétitive, innovante », dans le cadre de la PFUE. Il s’agit ainsi de développer une action vertueuse mais qui aura aussi vocation à devenir un outil de compétitivité. Pour cela, il faudra le traduire dans la politique de prix et la commande publique.

« Il y a une vraie mobilisation de l’Etat, des entreprises et des réseaux… mais on est encore loin du compte car on a accumulé beaucoup de retard »

Nextep : Pensez-vous que les dispositifs mis en place vont être suffisants pour atteindre les objectifs ?

Si l’on regarde le côté positif, il y a une vraie mobilisation de l’Etat, des entreprises et des réseaux. Le Congrès France Bioproduction, organisé avec Medicen, est devenu une référence. La constitution de l’Alliance France Bioproduction – France BIOLEAD- dont nous sommes membre fondateur et dans laquelle nous sommes extrêmement impliqués a été une étape importante. Nous sommes en partenariats avec de plus en plus de Régions qui veulent développer la bioproduction sur leur territoire, comme par exemple avec le programme Ambition Recherche & Développement Biomédicaments en Centre-Val de Loire. Et les investissements montent en puissance.

Cela dit, on est encore loin du compte car on a accumulé beaucoup de retard. Or, la contribution de l’Etat pour France BIOLEAD est assez limitée, avec quelques centaines de milliers d’euros, l’essentiel du projet allant être surtout financé par le privé. En regard, les Etats-Unis mettent 70 millions d’euros sur le même sujet. Il faut rapidement constituer une vraie filière Bioproduction en France, qui aujourd’hui est anémique et incomplète si on prend l’ensemble de la chaîne de valeur. Il faut que l’on fasse vite car nous avons encore deux exemples récents de petites sociétés qui ont du mal à trouver des partenaires en France et qui se tournent plutôt vers la Suisse et la Belgique.

 Propos recueillis par Guillaume Sublet

28 avril 2022

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