Opinion santé : Entretien avec Jessica Leygues, Déléguée Générale, CEO chez Medicen Paris Region

Medicen Paris Region, pôle de compétitivité mondial rassemblant 500 acteurs de l’innovation en santé, est le hub de la healthtech en Ile-de-France, œuvrant pour la sécurité sanitaire nationale et européenne

 

 

Nextep : Quel est votre perception du positionnement et de la particularité de Medicen, un peu moins d’un an après être arrivée ?

Jessica Leygues : Pour commencer, il faut rappeler que Medicen est le pôle de compétitivité en santé de l’Ile-de-France. Il a été créé il y a 15 ans avec l’ensemble des pôles et, depuis, l’écosystème – en particulier francilien – a beaucoup évolué. Un travail en profondeur s’imposait, plus encore du fait de la crise sanitaire. Une réflexion de fond a donc a été menée depuis mon arrivée et a abouti à une feuille de route stratégique révisée.

La raison d’être de Medicen reste de transformer la recherche et la connaissance scientifique en innovation pour le patient, en valeur thérapeutique mais aussi économique, en processus industriel et en emplois. Avec près de 500 adhérents, nous sommes le premier pôle santé français et disposons d’une masse critique unique.

La singularité de Medicen, en tant que pôle de compétitivité, est de compiler :

  • La force d’un réseau constitué, mettant autour de la table la jeune entreprise innovante, le clinicien, le chercheur et l’industriel. Cela est encore plus fort en temps de crise avec une capacité à réaliser du match-making ciblé et réactif.
  • Le fait d’être un acteur de l’accompagnement des entreprises très impliqué, de façon opérationnelle, qui n’hésite pas à mettre « les mains dedans » pour soutenir les entreprises au quotidien dans les différentes étapes de leur croissance.

 

« La raison d’être de Medicen reste de transformer la recherche et la connaissance scientifique en innovation pour le patient, en valeur thérapeutique mais aussi économique, en processus industriel et en emplois »

 

Nextep : Vous avez travaillé plusieurs années dans une entreprise pharmaceutique, avec les associations de patients. Quelles sont les relations de Medicen avec ces 2 acteurs ? Avez-vous contribué à les renforcer ?

Jessica Leygues : Le tissu économique fait partie intégrante de l’écosystème (plus de 450 membres sur les 500 que compte Medicen), parmi lesquels une quarantaine de grands groupes et d’ETI : des groupes pharmaceutiques bien sûr, mais aussi des entreprises de la medtech et du digital, qui côtoient ainsi des académiques, des établissements de soins, des universités et des établissements d’enseignement supérieur. Avec l’AP-HP, qui représente le plus gros réseau hospitalier européen, nous disposons d’un lien avec la dimension médicale très fort et unique. D’autres établissements sont également très impliqués dans le développement d’innovations pour leurs patients. Il arrive également que des non-membres fassent appel à nous, par exemple des entreprises étrangères qui souhaitent découvrir l’environnement français et pour lesquelles nous faisons du scouting d’entreprises innovantes locales. En tant que point d’entrée incontournable de l’innovation santé en Ile de France, l’équipe de Medicen est très impliquée dans les travaux sur les enjeux majeurs du secteur, y compris au niveau national, comme l’indépendance sanitaire, sur le volet bioproduction par exemple, dans le cadre du CSF ITS[1] Bioproduction . De manière générale, un de nos objectifs est de faire émerger des projets collaboratifs visant à répondre à des besoins cliniques forts et correspondant à des intérêts industriels marqués, via par exemple des appels à manifestation d’intérêts. En ce moment par exemple, un AMI sur l’innovation multi-technologique pour les maladies cardiovasculaires est en cours.

Tout au long de ce parcours, pour optimiser les chances d’accès des innovations en santé jusqu’aux patients, l’implication des associations de patients se développe mais reste encore trop secondaire. Après avoir activement œuvré au sein d’un laboratoire pharmaceutique pour accélérer cette tendance, je souhaite également faire en sorte que Medicen, sa capacité à rassembler les parties prenantes en jouant le rôle de tiers de confiance, puisse également être un moteur dans cette démarche. Dès 2021, des rencontres vont avoir lieu pour contribuer à sensibiliser les porteurs d’innovations à l’importance de partir du besoin des patients et de penser dès l’amont une logique de parcours holistique. Ce virage ainsi initié, le rapprochement des associations de patients de l’écosystème de l’innovation santé pourra être accéléré en 2022.

 

 

Nextep : Pouvez-vous nous citer quelques grands succès de Medicen, s’agissant par exemple de sociétés accompagnées ?

Jessica Leygues : Medicen est un facilitateur et un accélérateur de projets. Il contribue donc à de nombreux succès, sans s’en attribuer la pleine responsabilité. Faire évoluer les critères de performance des pôles, pour englober les impacts directs et indirects de leurs actions, est un enjeu important, les KPIs étant principalement jusqu’ici quantitatifs et réducteurs.

Les projets que nous accompagnons et labellisons, en moyenne sur tous les Appels à projets, ont ainsi 40% de chances d’être financés, alors que la moyenne nationale est de 18%.

Nous pouvons par exemple mettre en avant notre réussite concernant les appels à projets RHU (Recherche Hospitalo-Universitaire en santé) qui sont d’importants projets collaboratifs structurants. Il s’agit de dossiers complexes, qui nécessitent d’avoir une vision sur le marché, les produits à venir, les bons partenaires, etc. Sur les quatre premières vagues, nous avons accompagné près de la moitié des projets lauréats.

Autre exemple, notre process d’émergence de projets de recherche collaborative a permis le développement de nombreux succès. L’un des plus récents, le projet AI DReAM, est un important projet collaboratif visant à accélérer le développement d’algorithmes et d’applications d’IA en imagerie médicale, mené avec d’autres pôles, sur une thématique d’avenir.  Nous sommes ainsi à l’origine de la création d’un consortium français unique qui réunit des PME, des start-ups, des centres de recherche et des sites cliniques.

 

 

« Nous renforçons les synergies interrégionales pour développer les complémentarités sur l’ensemble de la chaine de valeur »

 

Nextep : Quels sont justement les liens avec les autres pôles : sont-ils plutôt vus comme des partenaires ou des concurrents ? Qu’en est-il au niveau européen et international ?

Jessica Leygues : De ce point de vue, on peut noter une évolution très forte vers une logique partenariale. Celle-ci est d‘ailleurs illustrée par la mise en place d’un réseau des pôles de compétitivité français en santé[2]. Nous travaillons de plus en plus étroitement sur des thématiques communes à l’ensemble de nos écosystèmes. En ce contexte de relance, nous travaillons par exemple à l’élaboration de recommandations concrètes pour renforcer le soutien à la filière santé, pour préparer les enjeux sanitaires de demain.

Les synergies interpoles en Ile de France continuent également de se renforcer,  par exemple avec les pôles Systematic et Cap Digital autour du numérique en santé.

A l’échelle nationale, même si le cœur de métier de Medicen concerne l’innovation en santé, nous œuvrons de manière croissante aux enjeux amont des chaînes de valeurs, avec les sous-traitants des filières Biotech et Medtech, et vers l’aval, avec les enjeux de production, via des partenariats avec des clusters technologiques tels que Polepharma ou encore PMT.

Les synergies avec les bioclusters européens et internationaux sont également précieuses, pour contribuer à ce que la France – qui a des atouts indéniables à concrétiser – renforce son leadership européen.

Sur les aspects internationaux, il ne faut pas oublier l’accompagnement à l’export, via notamment des partenariats concernant des zones à forte attractivité comme les Etats-Unis, et la Chine de manière croissante.

 

« Un enjeu majeur identifié est celui du financement des acteurs en santé »

 

Nextep : Quels sont les projets importants en cours, notamment « au service de la réindustrialisation de la production française en santé et de la souveraineté nationale » ? Medicen a-t-il un rôle à jouer dans la politique d’attractivité du secteur des industries de santé ?

Jessica Leygues : Medicen, en tant que pôle de compétitivité, n’a pas un rôle de lobbying, mais d’accompagnement opérationnel des entreprises pour contribuer à leur développement. Toutefois, au vu de notre proximité avec les centres de décision et les organismes académiques principaux en France, ainsi que du fait de notre masse critique, il est naturel que nous représentions la voix du tissu économique, souvent au nom de l’ensemble des pôles et clusters français, dans les travaux nationaux relatifs aux enjeux de souveraineté sanitaire, en particulier dans un contexte de crise et de relance.

Dans les premiers mois de la crise, nous avons lancé une étude pour mettre en lumière les enseignements clé de la crise sur la filière de l’innovation en santé. Cela nous a amené à réaliser un Livre blanc cet été, qui mettait en avant des constats, bien connus de l’écosystème, mais exacerbés par la situation, parmi lesquels la forte dépendance de la France dans le domaine sanitaire, avec un saupoudrage des acteurs et des moyens. Un enjeu majeur identifié est celui du financement des acteurs en santé, qui est d’autant plus problématique dans notre secteur du fait de cycles de développement plus longs. Nous avons également pointé les difficultés d’exploitation du plein potentiel des données de santé. Une série de recommandations ont naturellement émergé de ces constats, et ont orienté les axes stratégiques prioritaires de Medicen pour les années à venir.

Nous avons par exemple repensé notre organisation interne, désormais matricielle, pour gagner en transversalité. En particulier, nous développons de manière volontariste un laboratoire d’initiatives sur la Donnée de santé, de manière transverse aux 3 filières (biotech, medtech, e santé), pour contribuer à lever des verrous majeurs à l’utilisation de la donnée de santé, en lien avec des industriels, des start-ups et d’autres partenaires pour concrétiser cela.

Medicen continue à accompagner la Région Ile de France, très impliquée pour le développement de son écosystème healthtech. En 2020, Medicen a copiloté la stratégie Smart Santé aux côtés de la Région, dont les mesures phare visent à répondre aux mêmes enjeux majeurs pour la santé de demain.  Valoriser les bases de données régionales, structurer la filière bioproduction régionale pour lui donner plus de visibilité et rassembler l’écosystème autour d’Assises régionales de la bioproduction au printemps 2021.

Le renforcement de la filière MedTech est également un fort enjeu national, du fait de l’absence de gros industriels chefs de file, et Medicen s’engage à œuvrer aux côtés de Medtech in France et du Snitem pour décliner les recommandations nationales en Ile de France. EN parallèle, les enjeux liés au diagnostic, qui se sont révélés plus fort pendant la crise, pour structurer la filière et permettre à l’ensemble des entreprises du secteur et des équipes académiques une meilleure coordination entre les besoins, les projets de recherche et les capacités de développement et de production.

Par ailleurs, l’équipe Medicen s’est adaptée pour renforcer sa mission d’accompagnement pendant la crise Covid, ainsi qu’en témoigne le nombre de projets accompagnés et labellisés qui a augmenté de 35% en 2020 (près de 130 projets). Nous avons également organisé de nombreux webinaires d’information sur les AAP dédiés au Covid ou de valorisation des initiatives de nos membres pour contribuer en urgence aux besoins de prise en charge des patients.

 

 

Nextep : Pensez-vous que Medicen doive se positionner sur la préparation de la présidence française de l’UE ?

Jessica Leygues : Si ce n’est pas le rôle des pôles, notre proximité avec l’écosystème nous permet d’identifier les problématiques du terrain et d’alimenter les réflexions des organisations professionnelles, telles que France Biotech, le LEEM, le SNITEM ou encore le SIDIV,  pour contribuer à optimiser la souveraineté européenne en matière de santé.

D’ici là, en France, il y aura le CSIS (Conseil Stratégique des Industries de Santé), qui nous donnera l’opportunité de participer à la préparation des conditions optimales pour renforcer le leadership national en matière d’innovation en santé..

 

« Je mettrais en avant pour 2021 la bioproduction et la MedTech ainsi que le volet européen »

 

 

Nextep : Quels sont les enjeux/objectifs de Medicen pour 2021 et qu’aimeriez-vous avoir réalisé dans un an ?

Jessica Leygues : Parmi l’ensemble des enjeux que nous couvrons, les plus gros challenges pour 2021 concernent la bioproduction, le développement de la filière MedTech, l’accès à la donnée de santé et le renforcement du volet européen.

Pour ma part, je serais heureuse dans un an si les dispositifs mis en place dans le cadre de la crise ont apporté des réponses concrètes et n’ont pas seulement constitué des effets d’annonce éparpillés. Et si les pôles de compétitivité ont pu y contribuer à hauteur de leur plein potentiel, par des synergies effectives et des process clairement définis et suffisamment anticipés.

 

 

[1] Comité Stratégique de Filière des Industries et Technologies de Santé (CSF ITS), labellisé en février dernier par le Conseil National de l’Industrie.

[2] Pôles Santé en Réseau a été constitué en avril 2018 et regroupe les 6 pôles de compétitivité en santé français : Atlanpole Biotherapies, Clubster NSL, Eurobiomed, France Biovalley, Lyonbiopôle et Medicen Paris Region

 

Propos recueillis par Guillaume SUBLET