Entretien avec Gilbert Hangard
Président de l’association Elus Santé Publique et Territoires et élu en charge de la santé à la Mairie d’Albi
« Il faut reconnaître clairement le rôle des collectivités comme partenaires de la politique de santé »
Nextep : Quel regard portez-vous sur l’évolution du rôle des collectivités locales en santé ces dernières années ?
Gilbert Hangard : Les collectivités locales ne sont pas responsables du système de santé au sens strict : elles ne prescrivent pas, ne financent pas les traitements et ne se substituent pas aux professionnels de santé. En revanche, elles disposent de leviers très importants sur les déterminants de santé. Elles interviennent sur l’urbanisme, les mobilités, l’alimentation, le vieillissement, le handicap, la santé environnementale, l’accès aux soins ou encore l’adaptation des politiques publiques au maintien à domicile.
« Les collectivités peuvent créer un environnement favorable à la santé et, plus largement, faciliter l’innovation »
Ce rôle est d’autant plus important que la santé se joue beaucoup sur les conditions de vie. Les collectivités peuvent créer un environnement favorable à la santé et, plus largement, faciliter l’innovation : en soutenant des pépinières d’entreprises, en accompagnant des solutions numériques ou en favorisant les coopérations locales entre acteurs.
Plusieurs évolutions rendent ce rôle encore plus déterminant. Le vieillissement de la population augmente les besoins de soins, notamment à domicile, et oblige les collectivités à adapter leurs politiques publiques. L’explosion des maladies chroniques — maladies cardiovasculaires, diabète, cancers, santé mentale — impose de trouver des solutions plus efficientes et de mieux organiser les parcours. Les déserts médicaux vont encore durer, et les collectivités ont un rôle à jouer dans l’organisation territoriale, à travers les maisons de santé, les plateformes de coordination ou le rapprochement des acteurs. Enfin, le changement climatique constitue un enjeu de santé publique majeur : décès liés à la chaleur, inégalités d’exposition, nécessité de végétaliser, de repenser l’urbanisme et de planifier dans la durée.
Nextep : L’innovation thérapeutique est souvent pensée à l’échelle nationale alors qu’il existe des enjeux locaux notamment en termes d’organisation et d’égalité. Constatez-vous justement des inégalités entre les territoires et quel rôle les collectivités peuvent-elles jouer ?
Gilbert Hangard : Oui, les inégalités territoriales existent très clairement. L’innovation thérapeutique ou organisationnelle arrive souvent plus vite dans les grandes métropoles — Paris, Toulouse, Bordeaux, les grands centres hospitaliers universitaires — que dans les territoires ruraux ou les zones moins dotées. Les collectivités doivent donc rester en veille, soutenir les initiatives locales et favoriser l’arrivée des innovations sur leur territoire.
Elles peuvent notamment accompagner des projets pilotes, des plateformes d’innovation, des actions de dépistage ou de télésurveillance. Elles peuvent aussi financer ou cofinancer des infrastructures — maisons de santé, tiers-lieux, dispositifs de coordination — et organiser les parcours en rapprochant les centres experts des acteurs de proximité.
« Les collectivités peuvent créer des espaces de coopération pour réunir les acteurs autour d’objectifs communs »
L’un des enjeux majeurs est le décloisonnement. Nous sommes encore dans un monde où l’hôpital, la médecine de ville, les entreprises innovantes, les universités, les associations et les patients fonctionnent trop souvent chacun de leur côté. Les collectivités peuvent créer des espaces de coopération, par exemple dans le cadre des contrats locaux de santé, pour réunir ces acteurs autour d’objectifs communs.
Il existe aussi une fracture sociale. Les personnes âgées, les patients précaires ou les publics éloignés du numérique accèdent moins facilement aux innovations, notamment lorsqu’elles reposent sur des outils digitaux. C’est là que la notion d’universalisme proportionné prend tout son sens : il faut travailler pour tout le monde, mais mettre davantage de moyens là où les besoins sont les plus importants. Les centres sociaux, les maisons France Services ou les conseillers numériques peuvent par exemple aider les personnes éloignées du numérique à accéder à ces nouveaux services.
Je crois beaucoup à l’avenir de la santé numérique. Télémédecine, télésoin, objets connectés, télésurveillance à domicile : ces outils peuvent permettre d’éviter des hospitalisations, en particulier dans des domaines comme l’insuffisance cardiaque, le diabète ou la BPCO. Mais pour que cela fonctionne, il faut des infrastructures, de l’accompagnement et des liens solides entre la ville et l’hôpital.
Il faut également travailler à l’acceptabilité de l’intelligence artificielle en santé. Elle peut avoir un intérêt majeur dans le diagnostic, le dépistage précoce ou l’optimisation des parcours. Mais il faut expliquer, former, rassurer et rétablir certaines vérités. Les collectivités peuvent y contribuer, par exemple à travers des formations grand public ou des ateliers numériques.
« Un euro investi aujourd’hui peut permettre d’éviter quatre à cinq euros de dépenses demain »
Enfin, il ne faut pas croire que l’innovation thérapeutique réglera tout. Il faut mettre beaucoup plus fortement l’accent sur la prévention : alimentation, activité physique, qualité de l’air, mobilités douces, espaces verts, santé mentale, lutte contre les addictions. À Élus Santé Publique et Territoires, nous plaidons pour mieux faire reconnaître le retour sur investissement de la prévention : un euro investi aujourd’hui peut permettre d’éviter quatre à cinq euros de dépenses demain.
Les campagnes nationales portées par Santé publique France ou l’Assurance maladie sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas. La prévention la plus efficace est souvent celle qui se fait au plus près du terrain, avec des relais de confiance. Les médiateurs de santé, les associations, les écoles ou les acteurs de quartier permettent d’atteindre le dernier kilomètre. Une action sur l’hygiène bucco-dentaire à l’école, par exemple, touche les enfants mais aussi indirectement les parents et les familles.
Nextep : Les élus locaux disposent-ils aujourd’hui du cadre et de moyens adaptés pour agir dans le domaine de la santé ? Y a-t-il des mesures que vous voudriez voir adoptées ou portées dans le cadre de la présidentielle pour renforcer l’action des collectivités ?
Gilbert Hangard : Clairement non. Aujourd’hui, l’intervention des collectivités en santé repose très largement sur le volontarisme local. Le maire peut agir au titre de la clause de compétence générale et parce qu’il est au contact direct des habitants, mais il n’existe pas de financement spécifique pérenne. Chaque action menée en santé est donc financée sur des moyens qui ne seront pas utilisés ailleurs.
« Nous demandons d’abord une reconnaissance claire du rôle des collectivités, non pas comme substituts de l’État, mais comme partenaires complémentaires »
Nous demandons d’abord une reconnaissance claire du rôle des collectivités, non pas comme substituts de l’État, mais comme partenaires complémentaires. Le code de la santé publique affirme que la politique de santé est menée par la Nation ; il faudrait mieux y inscrire la contribution des collectivités, car elles sont déjà présentes sur le terrain et agissent sur des déterminants essentiels.
Cette reconnaissance doit s’accompagner de crédits délégués et de financements durables. Les contrats locaux de santé, par exemple, reposent souvent sur un animateur financé pour partie par la ville et pour partie par l’État. Mais ces postes restent précaires, dépendants de contrats qui peuvent ne pas être renouvelés. Beaucoup d’actions sont financées par appels à projets, notamment via le FIR, avec des moyens limités et une durée trop courte. Résultat : les initiatives existent, mais elles peinent à s’installer dans le temps.
Nous portons ces messages auprès des décideurs. ESPT organise chaque année une journée nationale d’études au Sénat, qui débouche sur un plaidoyer. L’an dernier, nous avons travaillé sur la territorialisation. Il est également indispensable de disposer de données factuelles au niveau local. En santé environnementale, par exemple, lorsqu’il y a peu de données, le débat peut vite devenir idéologique. L’INSEE ne traite pas spécifiquement la santé et les observatoires régionaux de santé manquent souvent de moyens. Or, pour agir efficacement, il faut connaître les besoins, mesurer les impacts et réaliser des études d’impact en santé avant les grands projets.
Tous les élus ne sont par ailleurs pas encore convaincus que la santé publique relève aussi de leur responsabilité. Certains considèrent encore qu’il s’agit d’abord du rôle de l’État. Le rôle d’ESPT est justement de montrer que les collectivités ne remplacent pas l’État, mais qu’elles sont indispensables pour agir concrètement sur le terrain.
« L’État doit redéfinir les rôles et repenser l’architecture d’ensemble »
Sur le plan institutionnel, l’État doit redéfinir les rôles et repenser l’architecture d’ensemble. Tout ne peut pas être décidé au niveau national ; la crise du Covid l’a bien montré. Il faut mieux coordonner l’État, les régions, les départements, les villes, les professionnels de santé, l’hôpital, la médecine de ville et les acteurs associatifs. L’offre de soins et l’accès à la santé doivent être repensés collectivement, dans un cadre clair. C’est un sujet profondément politique, mais qui devrait dépasser les clivages. Notre association ESPT est transpartisane et sera attentive aux propositions qui seront formulées dans les programmes, notamment sur la prévention, la territorialisation, la coordination des acteurs et les moyens donnés aux collectivités pour agir.
Propos recueillis par Guillaume Sublet, le 31 juillet 2026
Élus Santé Publique et Territoires est une association, créée à l’occasion des Assises pour la Ville de 2005. Elle s’est donnée pour objectif de fédérer les élus locaux autour de priorités de santé publique, représenter les élus locaux auprès des acteurs de la santé publique, valoriser et pérenniser les expériences locales soutenues par les municipalités, développer les connaissances et expériences locales contribuant à une meilleure santé publique, multiplier les partenariats avec l’Etat, les collectivités, les professionnels, le milieu associatif et les organismes de recherche.

