Entretien avec Nicolas Martelli
Président de la SF-ETS (Société Francophone pour l’Évaluation des Technologies de Santé à l’Hôpital)
« Évaluer l’innovation à l’hôpital, c’est aussi en sécuriser la diffusion et le bon usage »
Nextep : Comment est née la SF-ETS et quelles sont ses principales missions ?
Nicolas Martelli : L’évaluation des technologies de santé à l’hôpital, ou ETS hospitalière, constitue un sous-domaine de l’économie de la santé qui s’est fortement développé à partir de la fin des années 1990. Elle est notamment apparue dans des pays où l’organisation de la santé est très décentralisée, comme le Canada, l’Italie ou encore au Danemark. Il s’agissait de compléter l’action des autorités centrales par un maillage d’acteurs locaux capables d’évaluer les technologies au plus près de leur utilisation.
Ce sujet m’accompagne depuis ma thèse universitaire. Au fil de mes travaux, j’ai rencontré en France de nombreux professionnels aux profils variés. Nous avons constaté qu’il existait un espace insuffisamment structuré pour l’ETS hospitalière : les démarches étaient peu coordonnées, peu harmonisées et encore faiblement représentées auprès d’institutions comme la Haute Autorité de Santé.
C’est de ce constat qu’est née l’idée de créer une association chargée de représenter les professionnels de l’ETS hospitalière, de promouvoir cette activité sur le territoire et de contribuer à la diffusion d’outils permettant sa mise en œuvre. À terme, nous souhaitons également développer des formations et travailler avec l’ensemble de l’écosystème afin que cette démarche devienne plus structurée et davantage reconnue. La SF-ETS est aujourd’hui une association loi de 1901 ; elle pourrait, à mesure de son développement, avoir vocation à devenir une société savante.
« Les hôpitaux constituent un maillon essentiel de l’évaluation au plus près des usages et des besoins »
Nextep : Quand l’association a-t-elle été créée et quelles ont été ses premières actions ?
Nicolas Martelli : La SF-ETS a été officiellement créée en mai 2022. Il a d’abord fallu structurer l’association, puis accroître sa visibilité en participant à des groupes de travail et à des rendez-vous scientifiques. Nous avons ainsi pris part aux trois dernières éditions des Ateliers de Giens, dont une session consacrée à la valorisation de l’ETS hospitalière en France que j’ai eu l’honneur de modérer. Nous avons également organisé des séminaires et participé à plusieurs congrès.
Un autre axe de travail porte sur la traduction de ressources. Un corpus important de recommandations et de guides existe en effet déjà à l’échelle européenne, mais il est essentiellement disponible en anglais. Le traduire en français contribue à rendre ces outils plus accessibles dans l’espace francophone.
Enfin, nous avons publié, dans l’International Journal of Technology Assessment in Health Care, une première enquête quantitative visant à cartographier l’ETS hospitalière en France, l’étude GRETAH : quelles structures la pratiquent, selon quelles organisations et avec quels profils. Des travaux complémentaires sont en cours. Cette cartographie est d’autant plus importante que certains professionnels font de l’ETS hospitalière sans nécessairement le savoir. Notre rôle consiste donc aussi à mieux caractériser les pratiques, à comprendre les attentes et, à partir de cette base, à proposer des outils et des formations utiles.
Nextep : Le nouveau cadre européen d’évaluation des technologies de santé (EUHTA) change-t-il la donne pour l’ETS hospitalière ?
Nicolas Martelli : Il existe un véritable continuum entre les niveaux européen, national et local. Le cadre européen constitue une actualité majeure, mais seule une part limitée des dispositifs médicaux sera évaluée à cette échelle. Au niveau national également, un certain nombre de dispositifs sont examinés, notamment lorsqu’ils entrent dans les dispositifs de prise en charge prévus à cet effet. Pourtant, une part très importante des technologies, en particulier des dispositifs destinés à l’hôpital, demeure en dehors de ces périmètres.
Ces technologies doivent malgré tout faire l’objet d’une évaluation avant leur référencement et leur utilisation. L’ETS hospitalière vient précisément combler ce besoin d’évaluation scientifique au niveau local. On peut représenter le système comme une pyramide : quelques technologies sont évaluées au niveau européen, d’autres au niveau national, et une base beaucoup plus large relève de décisions prises au sein des établissements. Les hôpitaux ont donc un rôle déterminant à jouer.
Nextep : Avez-vous travaillé sur les inégalités territoriales ?
Nicolas Martelli : La réduction des inégalités d’accès n’est pas, en tant que telle, l’objet premier de l’association. Néanmoins, si les établissements disposent d’une base d’évaluation plus harmonisée et d’approches davantage consensuelles, cela peut contribuer à limiter certaines différences d’accès aux innovations.
Il faut toutefois conserver une place aux réalités locales. Les besoins ne sont pas identiques d’un territoire à l’autre : la typologie des patients, les pathologies prises en charge et les expertises disponibles varient selon les bassins de population et les établissements. L’objectif n’est donc pas d’uniformiser toutes les décisions, mais de partager une méthode et des critères d’évaluation robustes, tout en tenant compte des spécificités locales.
Nextep : Quels professionnels participent à l’ETS hospitalière ?
Nicolas Martelli : Les équipes sont par nature multidisciplinaires. Elles rassemblent notamment des pharmaciens hospitaliers, des ingénieurs biomédicaux, des économistes de la santé, des cliniciens, des médecins de santé publique, des professionnels des départements d’information médicale, des infirmiers ainsi que des représentants des directions hospitalières.
« Une évaluation homogène ne signifie pas une décision uniforme : les spécificités locales doivent être prises en compte »
Nextep : Quelles sont les prochaines priorités de la SF-ETS ?
Nicolas Martelli : Notre priorité est de rappeler l’importance d’évaluer les innovations avant leur référencement à l’hôpital. L’ETS hospitalière joue le rôle d’un tiers évaluateur interne : elle permet d’examiner le niveau de preuve disponible, de définir les indications pertinentes et, le cas échéant, d’encadrer les conditions d’utilisation d’une technologie.
Cette démarche est également utile aux fabricants. Une technologie mal utilisée peut entraîner des événements indésirables et nuire à sa diffusion. L’existence d’une sorte de comité scientifique au sein de l’établissement permet au contraire de préciser les conditions d’un usage approprié. Les CHU et les grands centres ont vocation à proposer des technologies innovantes, mais dans un cadre scientifique d’évaluation, et non au gré de décisions isolées.
« Les industriels se concentrent souvent sur le volet réglementaire, sans anticiper suffisamment la phase d’accès au marché »
Nextep : Quel regard portez-vous sur la France en tant que terre d’accueil de l’innovation en santé ?
Nicolas Martelli : L’association n’a pas encore conduit de travail collectif sur cette question ; je m’exprime donc ici à titre personnel. La France ne manque ni d’idées ni de capacités pour développer des prototypes ou faire émerger des technologies prometteuses. La difficulté apparaît davantage au moment du passage à l’échelle, lorsqu’il faut obtenir une prise en charge et ouvrir un marché, y compris dans le pays où la technologie a été développée.
Les industriels se concentrent souvent sur le volet réglementaire (AMM ou obtention du marquage CE), sans anticiper suffisamment la phase d’accès au marché, et notamment ce qu’attendent les autorités pour la prise en charge. Or ces enjeux doivent être intégrés le plus tôt possible. L’évaluation précoce des technologies de santé, ou early HTA, peut notamment aider à prévoir les données attendues et les conditions de diffusion futures.
Propos recueillis par Guillaume Sublet, le 31 juillet 2026
À propos de Nicolas Martelli
Pharmacien hospitalier à l’Hôpital Européen Georges Pompidou (APHP) et enseignant-chercheur à l’Université Paris-Saclay, Nicolas Martelli travaille sur l’évaluation des technologies de santé à l’hôpital depuis le début des années 2010. Président de la SF-ETS depuis sa création en 2022, il a été reconduit dans ses fonctions en octobre 2026.

